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On a créé des chansons sur le programmatique avec l’IA en moins de deux minutes. Et ça pose un vrai problème...

Vous aviez encore un doute sur le fait que l’IA est le plus grand pillage de tous les temps ? On vient récemment de franchir un cap qui ferait passer Attila pour un voleur de bonbons ! 

Il y a plusieurs semaines, on est tombé sur cette vidéo des journalistes du Monde concernant la génération de musique via IA :

Le journaliste du Monde s’intéresse au phénomène du “AI slop” appliqué à la musique : depuis plusieurs mois les plateformes de streaming musical comme Spotify, Deezer et Apple Music reçoivent des milliers de chansons générées par IA de la part de fraudeurs.

Ces derniers tentent ainsi de récupérer une part de la rémunération artiste des plateformes, qui est proportionnelle à la part des écoutes.

On s'est demandé en regardant la vidéo si c'était facile de créer des chansons crédibles sur le programmatique pour la fête de la musique ?

On vous propose donc un retour d’expérience, décomposé en trois parties :

  1. le fun : créer des chansons sur le prog en 1min30

  2. les questions de fonds que ça pose pour l’avenir de l’industrie musicale

  3. le parallèle avec les éditeurs français de l’Open Web

Partie 1 : le fun, créer des chansons en 1min30

On a donc suivi à la lettre les instructions de la vidéo du Monde :

Etape n°1 : générer les paroles.

C’est le plus simple, il suffit d’utiliser le prompt suivant dans une IA classique type ChatGPT, Gemini, Claude, Mistral, etc.

Exemple de Prompt : “écris moi les paroles d’une chanson type [nom de la chanson inspiration] de [nom de l’artiste inspiration] sur l’univers de la publicité programmatique. Il s’agit d'une chanson en live à Paris. Il doit y avoir un refrain dans la chanson. A la fin, donne les instructions à Suno 5.5 pour qu’il respecte bien le style musical.”

Résultat?

On est passé par Gemini 3 rapide / 3.5 flash  → ça lui a pris une dizaine de secondes par chanson.

Etape n°2 : générer la chanson.

Pour cette étape, vous pouvez le faire sur les applications Suno ou Udio. Là aussi on retrouve des modèles gratuits, et d’autres payants. On a opté pour Suno 5.5 (payant) car la qualité est bien meilleure.

Puis on a fait un simple copier/coller :

  • des paroles générées par Gemini dans le bloc “Paroles”

  • des instructions du style musical dans le bloc “Styles”. 

Astuce : pour un rendu le plus fidèle possible de l’artiste/la chanson  “inspiration”, on les a renseignés dans les instructions à Suno 5.5. Très souvent les filtres de sécurité vont bloquer la création de votre musique. Il suffit d’ajouter de légères fautes de frappe pour outrepasser les filtres de sécurité.

Résultat ?

Suno 5.5 a généré chaque chanson en… moins d’une minute trente !

Pour fêter dignement cette fête de la musique programmatique, on compte sur vous et il y en a pour tous les goûts musicaux. Montez le son dans l’open space !

Partie 2 : les implications pour l'industrie musicale

Techniquement, on ne peut être que bluffé par la qualité du rendu et la vitesse d'exécution ! Mais bien sûr, pour arriver à tous ces résultats, Gemini et Suno ont allègrement pillé le contenu des artistes et des ayants-droits sans leur verser le moindre centime.

Donc techniquement les vrais crédits, c’est plutôt ça :

Credits : Prompt GreyFox Ads

Paroles : Gemini 3 Rapide (et tous les paroliers(ères) plagié(e)s)

Chants : Suno 5.5 (et tous les chanteurs(euses) plagié(e)s)

Musique : Suno 5.5 (et tous les musicien(ne)s plagié(e)s)

Pochette : Gemini Nano Banana 2 (et tous les illustrateurs(trices) plagié(e)s)

Et ça pose BEAUCOUP de questions de fond pour le futur... 

Si n'importe qui peut produire des chansons de qualité sur n'importe quel sujet en quelques clics :

  • À quand un Top Spotify rempli de chansons IA ?

Plus le volume de contenu explose et plus il deviendra difficile pour les artistes classiques de conserver leurs places. Au royaume des contenus massifs, les algorithmes de recommandation seront faiseurs de rois.

De plus, quand on vérifie la liste du Top 50 France, il y a quand même beaucoup de chansons courtes / déstructurées / autotunées. C’est le use case le plus facilement remplaçable par l’IA.

  • Les plateformes de streaming vont-elles bloquer cette vague IA ? 

Ça leur permettrait d’alléger leurs frais d'infrastructure et de protéger les artistes en place. En soit, c’est assez facile d’identifier et de bloquer des nouveaux comptes artistes qui upload massivement des mp4, mais ce sera plus complexe de contrôler l’usage de l’IA fait par les artistes déjà référencés.

  • Les plateformes de streaming vont-elles embrasser cette vague IA ? 

Si les plateformes bloquent massivement les contenus IA, il y a quand même un risque de voir émerger un nouveau type de concurrent qui casse les codes.

Exemple : Suno est aussi une plateforme de streaming musical, qui peut générer des contenus personnalisés pour chaque utilisateur et enrichir facilement ses algorithmes de création et de recommandation. Et le gros avantage d’un Suno c’est qu’à date, il ne reverse rien aux artistes : tout le cash est pour lui (en attendant le résultat d’un bras de fer judiciaire)

On en sait un peu plus sur le positionnement des plateformes. Apple Music lutte contre l’AI slop pour protéger les artistes. Deezer, idem. Quant à Spotify, la plateforme semble adopter une “voie du milieu”. D’un côté elle lutte contre l’AI slop, et d’un autre côté elle autorise ses utilisateurs abonnés à créer des remix IA depuis l’interface qui seront accessibles à tout le monde. L’argent généré par les écoutes sera reversé aux ayants droit, qui, peuvent également bloquer l’accès à leur catalogue sur cette feature.

  • Les artistes pourront-ils encore vivre de la musique ?

Si n’importe qui peut générer des chansons en quelques clics : le nombre “d’artistes” va littéralement exploser dans les prochaines années. Par contre le gâteau des revenus générés par le streaming ne devrait pas augmenter dans les mêmes proportions. Cela devrait mathématiquement entraîner une dilution du revenu de chaque artiste...

On a déjà vécu un phénomène similaire sur Youtube : une première époque où un petit nombre de grands Youtubeurs vivaient à 100% de la rétribution plateforme, puis une deuxième phase où le nombre de youtubeurs explose et la rémunération/youtubeur s’écroule.

Pour compenser cette baisse, les youtubeurs recourent désormais majoritairement au “sponsoring” au sein de leur vidéo, devenant ainsi leur propre régie publicitaire. Les artistes musicaux vont-ils s’orienter vers un modèle type sponsoring dans les prochaines années ? Rien n’est impossible.

  • Les artistes eux-mêmes ne vont-ils pas tomber dans le piège ?

Produire un album ça coûte cher : il faut payer le parolier, louer le studio et payer les musiciens. Pourquoi ne pas réduire drastiquement les coûts de production en passant par les IA ?

On a déjà vécu un phénomène similaire : dans les années 2000 il était coutume pour les rappeurs de faire des chansons en featuring avec des chanteuses de R&B pour s’adresser à un public plus large que celui des années 90.

L’arrivée de l’autotune dans l’industrie a mis fin à cette pratique, les rappeurs pouvant eux-mêmes vocoder leurs voix pour y ajouter plus de mélodies, coupant ainsi les chanteuses de R&B d’une ligne de revenu non négligeable...

  • Le législateur va-t-il réagir ?

Le discours des géants de la tech, c’est souvent que les législations européennes sont “mortifères” pour l’innovation et le bien des utilisateurs. Bon, la raison officieuse c’est que la loi est la dernière forme de protection que peuvent espérer les ayants droit et consommateurs face à leur appétit gargantuesque.

Ce n'est pas pour rien qu’on parle de “marteau” de la justice (et pas un autre outil). La justice est là pour frapper tous ceux qui dérogent à la loi : souvenez-vous des sueurs froides qu’a eues Google avec le procès aux Etats-Unis et le risque de démantèlement qui lui pendait au nez.

Mais il y a un double problème de timing qui joue contre les ayants droit. Les propositions de loi sont lentes à voir le jour, et les lobbyistes de l’IA vont de leur mieux pour ralentir tout projet de loi. L'assemblée a déjà rejeté un premier texte de loi en faveur des ayants droit. En cas de procès, les délais de jugement sont extrêmement longs, laissant le temps aux fraudeurs de laisser de profondes séquelles à l’industrie.

  • Vers une explosion du nombre de procès pour plagiat ?

L’utilisation d’une IA pour générer une musique ne vous exempte pas de respecter la loi. Et notamment celle du plagiat. Depuis quelques années il y a eu des procès médiatiques concernant le plagiat de chanson :

  • Miley Cyrus vs. Bruno Mars (Flowers) 

  • Ed Sheeran vs. Marvin Gaye (Thinking Out Loud) 

  • Robin Thicke & Pharrell Williams vs. héritiers de Marvin Gaye (Blurred lines)

Chaque petit filou qui arrivera à percer sur les plateformes grâce à une chanson IA s’exposera donc à des poursuites judiciaires de la part des ayants droit, si ces derniers estiment le plagiat flagrant.

Partie 3 : le parallèle avec les éditeurs français

Le parallèle avec les éditeurs est intéressant car ces derniers sont déjà dans une phase beaucoup plus avancée du pillage.

En effet, depuis déjà plusieurs années, les entreprises derrière ChatGPT, Gemini, Claude et cie piochent allègrement et (pas toujours avec contrepartie monétaire) dans les données des éditeurs pour :  

  • la phase d'entraînement des modèles

  • les réponses qui vont chercher des sources sur le web

Et quand l’utilisation des ces assistants conversationnels s’est démocratisée, les éditeurs ont commencé à subir de plein fouet les baisses de trafic liées au “zéro click search”

Puis on a voulu faire croire aux éditeurs “ne vous inquiétez pas, vous allez pouvoir vendre l’accès à vos contenus directement aux IA via des marketplaces !

Sauf que bien entendu, il y a deux cailloux dans la chaussure. Si on prend les entreprises derrière les 3 IA les plus populaires en volume d’utilisateurs, une seule génère de la rentabilité (Google grâce à toutes ses autres activités). Ça pénaliserait fortement ces entreprises si elles devaient commencer à dédommager/rémunérer tous les ayants droit des sources qu’elles exploitent ou ont exploité.

Les AI providers ont donc adopté une approche différente, beaucoup plus rentable. Ils se contentent de rémunérer une poignée d’éditeurs soigneusement sélectionnée. Le fameux : diviser pour mieux régner.

En France, l'exemple le plus connu est le partenariat entre OpenAI et Le Monde depuis mars 2024. D’après une étude de l’INA, depuis la mise en place de cet accord, Le Monde capte à lui seul 25% du trafic sortant de ChatGPT vers les sites de presse sur la France.

Mais tout n’est pas tout rose pour autant : 

Cette étude occulte l’impact du zero click search sur le trafic de l’éditeur. Comme le montant de l’accord entre les deux entités est tenu secret, il est difficile de dire si Le Monde y gagne réellement à court terme, ou s' il compense juste sa perte de trafic. Mais comme dit le dicton : “Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras”.

Tous les autres confrères qui n’ont pas eu la chance de se voir proposer un deal décent par OpenAI restent sur le carreau… Ils ont le choix entre vendre leurs contenus au rabais sur les marketplaces, soit continuer à se faire piller leurs contenus, même avec les protections mises en place pour les protéger (comme les robots.txt qui sont largement contournées par les IA).

Certes des marketplaces commencent à voir le jour pour que tous les éditeurs puissent vendre leurs contenus aux IA, mais peu probable que les montants soient assez élevés pour compenser la baisse de trafic, les IA ne générant pas directement assez de revenus en 2026.

Que se passera-t-il le jour où Le Monde ne sera plus sélectionné comme partenaire ? Si dans plusieurs années, OpenAI décide de choisir un autre éditeur qui proposera des prix au rabais ou une nouvelle ligne éditoriale davantage alignée avec ses ambitions ?

On s’étonnera tout de même de voir Le Monde, un journal avec une ligne éditoriale ancrée à gauche, jouer le rôle du “casseur de grève” vis-à-vis de ses camarades éditeurs dans le bras de fer qui les oppose aux plateformes IA.

Dans la tech, on adore dire “l’Europe réglemente trop”. Mais force est de constater que la loi, ça fonctionne. Depuis le DMA, Google est obligé de déprioriser ses propres produits des résultats de recherche (ex : Google Maps est relayé au second plan dans les recherches locales)

Grâce aux droits voisins, la France est l’un des tout derniers pays épargnés par l’impact désastreux d’AI Overviews pour les éditeurs. La meilleure défense pour l’ensemble des éditeurs passera peut-être l’attaque, devant la justice, pour faire valoir l’impact du pillage et récupérer les millions d’euros de perte engendrés par le zero click search.

Car après tout : pourquoi les IA ne seraient-elles pas soumises aux droits voisins ? Nous laisserons cette question aux juristes ;-)